"De sable à la tortue-sheng d'argent"...

 


Inspirs. Expirs. Emanations.

Commencements.

Aux commencements : l'Abîme, l'Obscur, le grand serpent Yin endormi.

Dans les replis des anneaux obsidienne, le temps est englué, l'espace confondu.

Des flux émergent et se déroulent, des énergies fluctuent.

Des marées pulsent, contractent la matrice, se dilatent et s'évanouissent.

Les éons passent et le grand serpent rêve.

Les éons passent.



*



Lové dans le flot sombre, un embryon, un germe étincelant, brûlant; un germe flamboyant : serpent Yang.

Le serpent Yang est lumière. Il la déploie, la déchaîne, la martèle en incandescences sur l'onyx du serpent Yin.

La nuit s'embrase, un sang d'or enflamme les ténèbres et constelle les eaux.

Lave noire et lave blanche, les deux serpents se chevauchent, s'enchevêtrent, se mêlent, se nouent. Fusionnent en creuset émeraude, en Léviathan vertigineux, affamé.

Hydre.


L'Hydre abyssale se harponne, se féconde. Se mutile et se régénère. S'ingère et se régurgite.

Sa semence bouillonne, se coagule en phosphènes et animalcules, en rampants et en grouillants, en vibrants, en ondulants, en dévorants.

Violences absolues, dislocations, morts et résurrections, les eaux pullulent.



*



Parmi les crocs, les griffes, une carapace, fragile. Une tortue.

La tortue est patiente, endurante. Créature de l'en-bas, sa terre natale est au-delà des eaux.

Alors, grain de poussière, grain de lumière dans le sans-fond obscur, la tortue remonte lentement au lieu de sa naissance. Elle gravit les verticales de la fosse océane.

Sans illusions. Sans désespoir. Obstinée.

Envol.

Dragon.



*



Sur la carapace, six traits. Un hexagramme.

Sheng.

Sheng, le bois sous la terre, la graine.

Une graine infime, écrasée.

Une graine qui pourrait se résigner, demeurer ce qu'elle est, simplement, et traverser le temps.

Immobilité, stase, facilité.

Mais la graine est potentiel, désir. Elle veut devenir, elle veut se découvrir, s'accomplir.

Alors, elle étend ses racines dans la chair de l'Hydre, se nourrit de son sang, s'abreuve à ses fermentations, à sa force, à sa furia.

La graine se métamorphose.

Une brindille perce le sol. Une brindille, et puis...

Et puis branches, bourgeons.

Feuilles.

Arbre.

Arbre ? Pierre philosophale : tandis que la lumière descend s'incarner dans la sève, le bois élève vers le ciel la substance transmutée du Léviathan.

Serpent dressé.

Rédemption.

Olivier.



*



L'olivier n'est pas un arbre immense, hautain.

C'est un arbre ramassé, trapu, tordu. Un arbre basané.

Un arbre tourmenté.

Un arbre tourmenté par une hubrys de pureté et des pulsions sauvages, un arbre tourmenté par ses hérédités.

Mais ce qu'il est importe peu. Ce qui compte, c'est sculpter un soleil dans la chair des ténèbres. Ce qui compte, c'est produire l'huile dont naîtra la lumière, la justice et la paix.

La paix... Le monde est jungle, guerre éternelle, folie...

La paix...! Quelle place pour la paix ? Quelle place pour un olivier ?

Il faudrait trouver des âmes-sœurs. Il faudrait se rencontrer, s'unir, échanger, partager. Fonder un jardin d'oliviers, une communauté.

Une communauté...

Ou mieux... Un Ordre.

Un Ordre de chevalerie.

Ordre de l'olivier, Ordre Sheng.

Sheng Ordo.


Texte disponible dans le recueil "Fissuré noir"Boutique.html
Brindille et le Sheng OrdoEn_savoir_plus_sur_le_Sheng_Ordo.html
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